
mardi 22 avril 2014
Extrait de "Compostelle la terre et l'eau"
19/06/2009 : Castro do Miñarzo / isla de Falcoeiro
Dernier jour, derniers kilomètres, dernière fois que
je démonte la tente, dernière fois que j’embarque, dernière
baie que je traverse c’est la fin ou presque, après il restera
une journée à pied et je serai à Saint Jacques de Compostelle.
Il fait chaud et je me mets en tenue d’été pour être à l’aise.
La routine reprend, je rame, je pagaie, une fois d’un côté, une
fois de l’autre, de temps en temps je donne un petit coup
de gouvernail du bout du pied pour rectifier ma trajectoire.
Je suis décontracté, la mer est calme, il ne se passe pas
grand-chose. La côte de la mort est finie, je longe de longues
plages de sable fin. En arrivant devant la baie de Muros je me
demande si je change mes plans en y entrant ou si je continue
jusqu’à celle de Arousa que j’ai prévue comme fin de voyage
en kayak. Il n’y a pas de raisons objectives de changer mes
envies. Le mauvais temps n’arrivera que demain. La baie
d’Arousa, c’est par là que seraient arrivés le corps et la tête
de l’apôtre Saint-Jacques amené depuis Jérusalem sur une
barque de pierre sans voile ni gouvernail. Je traverse, j’ai
encore du temps devant moi, il me reste cinq cents mètres à
parcourir et je serai dans la baie, la matinée n’est même pas
achevée alors autant en profiter. Mes pensées vagabondent
appréciant le beau temps, je suis serein, c’est fini.
Je ne peux plus respirer, il fait froid, que se passe-t-il ?
Si vous étiez là, il n’y aurait que du noir, du silence et
des points jaunes autour de vous. Des points plus ou moins
près, plus ou moins brillants. Même votre poids n’existerait
plus, quant à votre taille il serait difficile de l’évaluer vu
que vous ne toucheriez plus terre. Tout le monde sait que
la longueur des jambes n’est pas importante, l’important
c’est qu’elles touchent le sol. Pour voir il faudrait prendre un
immense zoom. Les points jaunes deviendraient des étoiles.
A côté il y aurait des cailloux qui flottent dans le vide. Sur un
certain caillou si vous grossissiez encore vous verriez de l’eau,
des nuages, des oiseaux, des animaux bref le miracle de la
vie qui se reproduit jour après jour et si vous zoomiez encore
il y aurait un point noir avec un trait blanc qui est ballotté par
les vagues de l’océan Atlantique.
Ce point noir c’est moi, le trait blanc mon kayak, seule
ma main me relie à lui. Si je suis plus terre à terre, je peux
dire que je suis en train de mourir. Du moins c’est la réflexion
qui m’a traversé l’esprit. J’étais en train de penser que mon
voyage touchait à sa fin quand une force invisible que je n’ai
pas sentie venir m’a retourné. L’eau froide m’a saisi alors que
la chaleur faisait sécher le sel des embruns sur mon visage
l’instant précédent. Tout a basculé, j’étais à l’endroit, je suis à
l’envers. Je force pour esquimauter, pour redresser mon kayak,
mais ma voile m’empêche de remettre mon embarcation à
l’endroit, une fois, deux fois, trois fois, j’essaye sans succès.
Ma meilleure alliée vient de me trahir. C’est fini je n’ai plus
d’oxygène, je sors de mon bateau ma pagaie dans une main,
l’autre agrippe le kayak. Le froid est trop intense pour espérer
atteindre la côte à la nage, il ne faut pas le lâcher. Je viens
de parcourir mille cent quatre-vingt huit kilomètres trois
cents quarante deux mètres cinquante quatre centimètres
et quelques millimètres et je vais mourir de froid à vingt
kilomètres du but. Santiago de Compostela plus connu en
France sous le nom de Saint Jacques de Compostelle ne me
verra pas fouler le sol de sa cathédrale.
Je suis hébété alors que je reprends ma respiration,
je ne comprends absolument pas ce qui s’est passé. Le clapot
ne m’aide pas, au contraire à chaque vague la coque heurte
ma tête. Mon premier vrai réflexe est de chercher à remonter
sur ma coque de noix pour essayer de reprendre mes esprits.
Je n’y arrive pas vraiment, quelques objets flottent autour de
moi. Je conserve la pagaie précieusement mais le reste s’en
va au gré du courant. Quelqu’un les retrouvera un jour sur
une plage. Je me rends compte qu’il faut retourner dans l’eau
pour remettre le kayak à l’endroit, grelottant, je commence
à appuyer de tout mon poids sur le coté de l’hiloire et peu
à peu je sens que la coque bouge mais la voile fait une telle
poche d’eau que le mouvement est très lent. Enfin elle est
presque hors d’eau. Je coupe au couteau une drisse pour la
libérer et dans un dernier effort le bateau se redresse.
J’ai vraiment très froid, je ne sais pas combien de
temps j’ai déjà passé dans l’eau mais c’est long. Je me hisse
sur l’hiloire sans plus attendre, mon équilibre est précaire
mais j’ai pu bloquer la pagaie dans les filets ce qui fait qu’elle
ne me gêne pas. J’essaye de me remettre dans le cockpit
mais ne réussis qu’à retomber à l’eau. Plus le temps défile,
plus la situation devient critique, je hurle d’impuissance. Je
n’arrive pas à croire que je suis dans une telle situation. Je
recommence à remonter sur le kayak ne laissant que mes
jambes dans l’eau et essaye de me calmer. Il faut que je
trouve une solution, je tente encore de rentrer en force dans
le bateau mais échoue une nouvelle fois. Je réfléchis il y a un
moyen d’école qui fonctionne très bien dans une piscine avec
du monde autour c’est de mettre le kayak à l’envers, d’entrer
dedans puis d’esquimauter. En théorie c’est réalisable mais
là en pratique avec mes forces qui diminuent de seconde en
seconde cela me parait utopique.
Une vague me fait repasser à l’eau. Mes doigts sont
engourdis, j’ai vraiment froid, je claque des dents. Il me
faudrait un paddle-float, c’est un genre de flotteur que l’on fixe
à l’extrémité de la pagaie sur la pale et il améliore grandement
l’appui que l’on a à la surface de l’eau, permettant de trouver
un équilibre suffisant pour se glisser dans le cockpit. Je n’en
ai pas, pourtant je regarde autour de moi ce que je pourrais
utiliser pour en faire un, non je n’ai pas de solution. Je
commence à fatiguer réellement, je me sens mourir à petit
feu ce qui est un doux euphémisme. Je pense à lâcher l’affaire
il suffirait de me laisser aller et dans dix minutes je ne serais
plus qu’un bout de viande pour les goélands, ces charognards
de la mer. Il suffit de me laisser couler, pourtant l’image de
ma compagne arrive, celle des filles aussi et de bien d’autres,
je ne vais pas leur faire ça, il faut que je rentre à la maison,
je ne vais pas abandonner maintenant. Je me mets à vider
l’habitacle, avec mes mains, une rage sans nom m’envahit, il
est hors de question que je me noie. Je pense à déclencher ma
balise Sarsat mais elle n’est pas accessible pour le moment.
Mes doigts sont trop engourdis pour allumer la VHF. Il faut
que je remonte à tout prix dans le kayak avant de déclencher
les secours mais je veux essayer de m’en sortir seul.
Mon gilet s’accroche dans les filets de ponts, une idée
me vient, je l’ai, mon flotteur. Il suffit que j’installe mon gilet
de sauvetage sur la pagaie et il fera office de Paddle-float.
C’est une bonne idée mais je ne suis pas sûr que ça marche
et surtout si je le perds il ne me restera plus beaucoup de
chance de m’en sortir. Je fais des essais pour embarquer
avec seulement l’appui de la pagaie, la mer est trop agitée
pour réussir même en calculant chacun de mes gestes. J’ai
vraiment besoin d’aide, je sens la situation s’envenimer
de minute en minute et ce froid qui ne me lâche pas est
terrible. Je me recentre et calme mon cerveau. D’accord c’est
la manoeuvre de la dernière chance et je vais la réussir. Le
corps pratiquement immergé je récupère ma rame. J’expire
un grand coup et retire le gilet tout en me tenant au kayak
d’une main. J’ai vraiment peur. Grâce au harnais je réussis
à accrocher correctement le gilet sur la pale. Je fais une
première tentative, je m’y prends mal, je claque de plus en
plus fort des dents c’est incontrôlable et je retombe à l’eau.
J’ai compris l’erreur mais le système est efficace. J’essaye
de retrouver de l’énergie, me repositionne et centimètre
par centimètre je réussis enfin à rentrer dans le cockpit. Je
retrouve une position normale. Remettre le gilet sur mon
corps est compliqué.
L’eau dans l’habitacle m’arrive à la taille mais j’ai le
buste au sec. Mes jambes s’endorment, je ne vais pas mourir,
mais je ne suis pas sorti d’affaire. Je regarde autour de moi,
la plage est à peine à un kilomètre. Il faut que j’y arrive, je
commence à ramer vers elle. Je ne veux pas mourir ici, pas
aujourd’hui. Il y a un bateau non loin. J’allume enfin la VHF et
l’appelle mais la radio ne me répond pas, pourtant je hurle à
plein poumons. Soudain je me rends compte que je suis en
train de perdre mes facultés mentales, avec l’hypothermie le
cerveau est mal irrigué et ne répond plus que très lentement.
Alors je n’hésite plus. Je passe sur le canal d’urgence
et de ma gorge sort un «Mayday, Mayday», le signal de
détresse que tous marins et aviateurs se doivent de connaître.
«Mayday, Mayday», quelques secondes passent une voix me
répond, qui êtes-vous ? Où êtes-vous ? Je hurle mon nom en
disant que je suis en kayak, j’attrape ma carte et essaye de leur
donner ma position de la manière la plus précise possible. Le
radio me demande de me calmer et me fait répéter plusieurs
fois ma position. En fait par triangulation ils cherchent à me
localiser grâce à la puissance des ondes radios. Je suis trop
petit pour qu’il me repère au radar. Mais je l’injurie presque
tellement je suis tendu. Le radio continue de me parler, les
secours sont en route il faut tenir le coup, mais je pagaie vers
la plage, insultant ce pêcheur qui n’a pas de radio branchée.
J’ai des difficultés à tenir ma pagaie avec mes mains gelées,
mes jambes semblent prises dans un étau. Rien n’est gagné,
il faut lutter, et cette fois-ci, c’est pour ma vie.
J’entends soudain des voix, je regarde autour de moi,
il n’y a personne, je recommence à ramer, convaincu que
j’ai des hallucinations. Je les entends de nouveau de façon
plus précise, je scrute autour de moi, il n’y a rien. Je donne
un coup de gouvernail pour regarder derrière moi et là il y a
un voilier de seize mètres avec toutes ses voiles au vent qui
me fonce dessus. Ils affalent avant de me percuter. Pour les
rejoindre il faut encore que je vienne longer leur coque et
pas n’importe où. Cela prend du temps mais je suis presque
sauvé.
Ils mettent une échelle par-dessus bord et me disent
de laisser partir le kayak à la dérive, la vie est plus importante
qu’une simple embarcation. Je refuse, je veux un bout pour
l’attacher. Les deux coques se heurtent plusieurs fois. Enfin !
Ils me le tendent. J’attache le kayak postal solidement avec un
noeud marin, leur passe la pagaie et monte sur le pont de teck
avant de m’écrouler. Les tremblements et les claquements de
dents que je subis ne sont pas feints. Ils me recouvrent avec
une couverture. Un bateau de secours qui est une sorte de
Off-shore surdimensionné, surpuissant, survitaminé vient se
caler bord à bord. Il y a plus d’un mètre qui nous sépare et
on me demande de sauter, la mer bouge trois mètres plus
bas et le pilote veut se dégager rapidement pour éviter une
collision. Je m’exécute, des bras puissants m’agrippent au vol
sans ménagement.
Un des marins me sourit et me demande si ça va.
Déjà les moteurs rugissent à pleine puissance, nous nous
éloignons pour ne pas risquer la collision. On me tend des
vêtements sec. En grelottant je me mets nu oubliant toute
pudeur et enfile les habits qu’ils m’ont donnés. On me porte
pratiquement sur une couchette et on me recouvre d’une
couverture. Les marins rejoignent leur place sur des sièges
baquet comme pour les courses automobiles et bouclent
leurs harnais. Ils ont tous des casques de motos. J’entends
les turbines qui se lancent. Le bateau à pleine vitesse bondit
d’une vague à l’autre, je suis lancé en l’air à chaque creux. En
quelques minutes nous arrivons au port.
Je monte une échelle, une ambulance, tous feux
allumés, est prête à démarrer. J’ai à peine le temps de dire au
revoir que la sirène hurle et que nous fonçons vers l’hôpital.
J’ai l’impression d’être dans un film américain. Sur la civière
je ne peux rien faire. Les urgences nous attendent et on me
prend en charge immédiatement. Le médecin me demande
ce qu’il faut faire, ce qui me semble surprenant. Je lui dis que
tout simplement il faut laisser mon corps se réchauffer tout
seul et lentement en me couvrant d’une couverture. Le fait
d’être au sec et à la chaleur ambiante permet à mon corps
d’arrêter les tremblements relativement rapidement. Puis
je bois de l’eau froide du robinet. Au bout d’une heure je
prends une douche d’abord tiède puis peu à peu j’augmente
la température. Plusieurs thés me réchauffent encore. Le
personnel ne s’occupe plus vraiment de moi mais ils viennent
de temps en temps me parler.
Je ressens enfin l’envie de bouger et on me demande
de passer à l’accueil pour remplir les papiers d’admission. Je
n’ai rien sur moi, ni argent, ni pièce d’identité, ni numéro de
sécurité sociale, tout est dans le kayak. Il faut un peu de temps
pour qu’ils le comprennent et l’admettent. Nous réussissons
à joindre la filiale de mon assurance en Espagne mais il faut
que j’appelle en France. En France on me dit d’appeler en
Espagne. Je m’exécute et explique à mon interlocuteur ma
situation. On me dit qu’il n’y a pas de problème un taxi viendra
me chercher et me ramènera à ma voiture. Au moment où je
commence à lui dire que je suis arrivé en kayak, je sens que la
situation vient de se compliquer et qu’il ne va pas être simple
de s’en sortir.
La mer n’a pas voulu me prendre mais les assureurs
ont décidé de me faire la peau. La plaisanterie va durer
plus d’une heure pour qu’enfin on m’envoie un taxi qui
m’amènera au port récupérer mes affaires, ensuite il me
déposera à l’hébergement de mon choix qui sera toutefois à
mes frais. Trouver une solution avec l’assureur a été presque
aussi difficile que mon sauvetage en mer. Tout au long de la
conversation il m’a répété que si j’avais une voiture il serait
très simple de régler le problème mais qu’en kayak c’était
beaucoup plus compliqué, effectivement je l’avais compris.
Pour l’hôpital tout se règle facilement, ils me feront parvenir
les papiers en France et me demandent de les leur renvoyer
par retour du courrier. Quant au sauvetage, personne ne m’en
parle. Quelqu’un a ramené mes vêtements trempés pendant
que j’étais sous la douche.
Un taxi arrive, Alberto son chauffeur vient me chercher.
Amical, gentil il me prend en charge, après avoir remercié tout
le monde nous partons chercher mes affaires. Il ne comprend
pas très bien l’histoire que lui a expliquée la compagnie
d’assurance à propos du kayak et je dois lui raconter, mais
cette fois-ci sereinement. Trois heures plus tard, il me laisse
devant l’auberge de pèlerins de Padrón après avoir vérifié
que je pouvais y dormir. Étonnamment je ne ressens aucun
contrecoup face aux événements de la journée et même mon
corps va bien. J’ai récupéré mes affaires, le kayak est très
peu abîmé et je n’ai perdu qu’un petit bidon étanche avec le
téléphone et trois bêtises dedans. Je m’endors en me disant
que cette histoire n’était qu’un mauvais rêve
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